OLIVIA BENVENISTE

Venus d'ailleurs

« J'ai observé que, dans toute position, le corps entier de l'homme est subordonné à la tête qui est le membre le plus pesant de tous », écrit Alberti. L'architecte et le théoricien italien aurait été dans l'embarras face à l'œuvre d'Olivia Benveniste. C'est que les têtes de cette artiste n'appartiennent à personne.

Non pas qu'elles soient méconnaissables ou imaginaires. Singulières, elles semblent, malgré leur prolifération et malgré leur traitement stéréotypé, se référer chaque fois à une personne particulière. Cependant, ces visages, toujours détachés du corps de leur propriétaire, sont clairement autonomes.

La composition plastique accentue davantage cet effet de séparation de tout autre élément environnant : cantonnées au milieu de la feuille, isolées sur fond neutre, « détourées », les faces dégagent une sensation de flottement figé.
Si l'alliance entre ces deux termes est proche de l'oxymore, c'est que le travail formel d'Olivia associe deux mouvements contradictoires. D'une part, le rejet de la profondeur fait que les volumes sans poids sont comme apposés sur la feuille, sans y adhérer. D'autre part, les formes dépouillées, la texture épidermique lisse, les traits nets et précis, ont un aspect ferme et inaccessible. L'effet est encore plus saisissant quand les têtes sont positionnées horizontalement, la face orientée vers le haut.

Ces visages « allongés », ces « îles flottantes » (que le peintre nomme flaques) font penser aux gisants qui auraient perdu leur corps. Ou plutôt aux masques mortuaires à l'épiderme lisse, ces « objets de matière rigide dont on couvre le visage humain pour transformer son aspect naturel » selon le dictionnaire. On songe aussi à l'Inconnue de la Seine, ce visage légendaire d'une jeune femme noyée, immortalisé par Aragon dans Aurélien.

Dans cette œuvre silencieuse, aucun dialogue possible avec les « êtres » représentés par l'artiste. Tourné vers l'intérieur ou dirigévers un ailleurs avec les bébés, étrangementmatures, situés dans des médaillons, le regard des personnages d'Olivia ne croise jamais celui du spectateur. En réalité, notre attention se concentre avant tout autour de la bouche, la partie la plus animée du visage. Entrouverte, parfois marquée par une grimace discrète ou un rictus, elle introduit une série d'expressions qui tranchent sur l'immobilité du visage.

Peut-on parler d'une série ? L'artiste utilise le terme des variations pour ses « blocs » de bébés qui, selon elle, évoque « le dégradé de gris présent comme un voile sur chaque visage des enfants ». Dernièrement, des figures sculpturales de femmes sont venues compléter cet univers anatomique dont l'inquiétante puissance réside dans l'étrange proximité entre l'organique et le minéral.

Itzhak Goldberg. Mai 2012.